• L'envers et l'endroit (extrait)

    Laissez-moi partager avec vous ce très beau d'Albert Camus, que je viens tout juste de découvrir.

    Bonne lecture !

     

     

    "Ce jardin de l'autre côté de la fenêtre, je n'en vois que les murs. Et ces quelques feuillages où coule la lumière. Plus haut, c'est encore les feuillages. Plus haut, c'est le soleil.

     

    Et de toute cette jubilation de l'air que l'on sent au dehors, de toute cette joie épandue sur le monde, je ne perçois que des ombres de feuillages qui jouent sur les rideaux blancs.

    Cinq rayons de soleil aussi qui déversent patiemment dans la pièce un parfum blond d'herbes séchées. Une brise, et les ombres s'animent sur le rideau. Qu'un nuage couvre, puis découvre le soleil, et voici que de l'ombre surgit le jaune éclatant de ce vase de mimosas.

    Il suffit : cette seule lueur naissante et me voici inondé d'une joie confuse et étourdissante.

    Prisonnier de la caverne, me voici seul en face de l'ombre du monde. Après-midi de janvier. Mais le froid reste au fond de l'air. Partout une pellicule de soleil qui craquerait sous l'ongle, mais qui revêt toutes choses d'un éternel sourire.

    Qui suis-je et que puis-je faire — sinon entrer dans le jeu des feuillages et de la lumière. Être ce rayon de soleil où ma cigarette se consume, cette douceur et cette passion discrète qui respire dans l'air.

    Si j'essaie de m'atteindre, c'est tout au fond de cette lumière . Et si je tente de comprendre et de savourer cette délicate saveur qui livre le secret du monde, c'est moi-même que je trouve au fond de l'univers.

    Moi-même, c'est-à-dire cette extrême émotion qui me délivre du décor. Tout à l'heure, d'autres choses et les hommes me reprendront.

    Mais laissez-moi découper cette minute dans l'étoffe du temps, comme d'autres laissent une fleur entre les pages. Ils y enferment une promenade où l'amour les a effleurés. Et moi aussi, je me promène, mais c'est un dieu qui me caresse.

    La vie est courte et c'est péché que de perdre son temps. Je perds mon temps pendant tout le jour et les autres disent que je suis très actif. Aujourd'hui c'est une halte et mon cœur s'en va à la rencontre de lui-même.

    Si une angoisse encore m'étreint, c'est de sentir cet impalpable instant glisser entre mes doigts comme les perles du mercure.

    Laissez donc ceux qui veulent se séparer du monde. Je ne me plains plus puisque je me regarde naître. Je suis heureux dans ce monde, car mon royaume est de ce monde.

    Nuage qui passe et instant qui pâlit. Mort de moi-même à moi-même. Le livre s'ouvre à une page aimée. Qu'elle est fade aujourd'hui en présence du livre du monde.

    Est-il vrai que j'ai souffert, n'est-il pas vrai que je souffre ; et que cette souffrance me grise parce qu'elle est ce soleil et ces ombres, cette chaleur et ce froid que l'on sent très loin, tout au fond de l'air.

     

    Vais-je me demander si quelque chose meurt et si les hommes souffrent puisque tout est écrit dans cette fenêtre où le ciel déverse sa plénitude.

    Je peux dire et je dirai tout à l'heure que ce qui compte est d'être humain, simple. Non, ce qui compte est d'être vrai et alors tout s'y inscrit, l'humanité et la simplicité. Et quand suis-je plus vrai et plus transparent que lorsque je suis le monde ?

     

    Instant d'adorable silence. Les hommes se sont tus. Mais le chant du monde s’élève et moi, enchaîné au fond de la caverne, je suis comblé avant d'avoir désiré.

     

    L'éternité est là et moi je l'espérais. Maintenant je puis parler. Je ne sais pas ce que je pourrais souhaiter de mieux que cette continuelle présence de moi-même à moi-même.

     

    Ce n'est pas d'être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d'être conscient.

     

    On se croit retranché du monde, mais il suffit qu'un olivier se dresse dans la poussière dorée, il suffit de quelques plages éblouissantes sous le soleil du matin, pour qu'on sente en soi fondre cette résistance.

    Ainsi de moi. Je prends conscience des possibilités dont je suis responsable. Chaque minute de vie porte en elle sa valeur de miracle et son visage d'éternelle jeunesse."

    Albert Camus  L'envers et l'endroit


  • Commentaires

    1
    Mercredi 29 Mars à 18:35

    Bonsoir ma petite Sérénita,

    Merci pour ton commentaire que je viens de lire, quelle joie d'avoir ta visite ! Je m'inquiétais de ne plus avoir de tes nouvelles.Je ne pouvais plus laisser de commentaires, là je peux c'est cool ! 

    J'aime bien ce texte de Camus que tu as choisi, agréable moment de lecture.

    J'espère que tu vas bien ? Fernand et moi ça va.Depuis plusieurs jours nous avons du soleil et de la douceur, c'est agréable.J'adore le printemps, c'est ma saison préférée avec l'automne !

    Tu pourras rajouter dans tes liens mon blog gothique :

    http://elegancegothique.eklablog.com 

    Et aussi mon blog cinéma si tu veux.

    Je ne poste plus rien dans mon 3ème blog Royaume enchanteur depuis le 3 janvier, je le laisse en ligne pour les visiteurs voilà tout.

    Au fait, dans tes liens tu pourras enlever mes anciens blogs "Classica opéra" et "l'art du chant", ils sont supprimés depuis un bon moment lol 

    A bientôt ma douce amie.Bonne semaine à toi.Gros bisous de Fernand et moi.

    Florence 

    2
    Mercredi 29 Mars à 18:58

    Coucou Florence,

    Je suis heureuse de te lire de nouveau ici. 

    Effectivement, j'avais oublié de réactiver les commentaires et je m'en suis 

    aperçue une longue période plus tard sarcastic

    (étant donné que je venais moins sur mes blogs).

    C'est maintenant réparé, ainsi j'aurai de nouveau le plaisir de te lire smile.

    J'ai également fait le ménage dans mes liens, mdr et j'ai ajouté tes deux nouveaux blogs.

    Bonne soirée.

    Bisous,

    Sérénita 

    3
    Mercredi 29 Mars à 23:29

    Bonsoir, Sérénita.

    Je ne te referai pas le commentaire de ce texte puisque je t'en ai déjà laissé un sur ton autre blog, mais je voulais juste te remercier de nouveau pour ce fabuleux partage.

    Je suis toujours surprise de constater combien les pensées et révélations intérieures peuvent se rejoindre et se ressembler, quel que soit les individus et les périodes qui les séparent.

    Il est des vérités intemporelles qui devraient faire réfléchir tous ceux qui ont encore des doutes.

    Gros bisous

    • Voir les réponses
    4
    Danielle1943
    Vendredi 31 Mars à 17:03
    Danielle1943

    Bonjour mon Amie

    Albert Camus c était un excellent écrivain  même pour certains films qui avait écrit comme l étranger que j avais vue en étant jeune   et ceci est très beau aussi à lire une petite vérité dessus merci de ce choix que tu nous offre  et je te souhaite un bon vendredi et t embrasse Dann

    5
    Vendredi 31 Mars à 19:01

    Bonsoir ma chère Dan,

    Un grand écrivain, oui, et un humaniste.

    Je ne connaissais pas ce texte-ci et je suis ravie de l'avoir découvert ces jours-ci.

    Je te souhaite un excellent week-end.

    Bisous

    6
    Samedi 1er Avril à 18:35

    Bonjour Sérénita,

    un très beau texte que moi non plus je ne connaissais pas, mais que tu as

    eu la gentillesse de nous partager .

    Dans ce magnifique texte ressortent ces idées d'osmose avec le monde qui

    nous entoure et de contentement . Ces valeurs me plaisent beaucoup .

    être en admiration devant le merveilleux spectacle que nous offre cette

    nature que les hommes détruisent sans vergogne .....

    Un rien peut nous rendre heureux, un rayon de soleil, des ombres sur un

    rideau, le feuillage des arbres .... Ce sont des choses simples, mais

    tellement importantes pour qui prend le temps de s'arrêter, pour qui prend le

    temps de les admirer . Ce texte reflète également cette idée de paix de bien

    être .

    J'aime beaucoup

    passe un très bon week end

    bien amicalement

    claude smile

    7
    Dimanche 2 Avril à 23:17

    Bonsoir Claude,

    Oui,tu as raison, un rien peut nous rendre heureux et la nature est généreuse en petits cadeaux de bonheur, particulièrement en cette belle saison du printemps.

    Alors, profitons de chaque instant de beauté, intensément. Car chaque instant est un instant magique, mais unique et perdu définitivement lorsque nous le laissons passer.

    J'espère que tu as pu profiter de ce beau week-end printanier smile.

    Excellente semaine !

    Amitiés,

    Martine

     

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